Au moins 20 millions des 40 à 60 millions d’avortements pratiqués chaque année ont lieu dans des conditions dangereuses et illégales. Jusqu’à 50 % des femmes qui subissent des avortements dangereux nécessitent des soins gynécologiques subséquents. Des millions d’entre elles souffrent des blessures physiques permanentes. Au moins 78 000 femmes meurent. La plupart de ces décès sont évitables et ont lieu dans des pays où l’accès à l’avortement est très restreint ou interdit par la loi.
Le gouvernement américain est complice de ces blessures et décès évitables de par la décision du président George W. Bush de rétablir le "Global Gag Rule". Cette politique interdit aux organisations non-gouvernementales étrangères bénéficiaires d’aide américaine d’utiliser leurs propres fonds, d’origine non- américaine pour offrir des services d’avortement légal ou pour faire pression auprès de leurs propres gouvernements afin de modifier le statut juridique de l’avortement.
Népal
Une femme sur cinq dans les prisons du Népal a été incarcérée pour avoir obtenu un avortement. En vertu de la loi népalaise, l’avortement équivaut à l’infanticide et est illégal en toute circonstance. Malgré ces restrictions légales, plusieurs femmes se résignent tout de même à se faire avorter, généralement à la merci de dispensateurs non qualifiés, risquant l’emprisonnement, de graves blessures physiques, la stérilité, l’incapacité chronique ou même la mort. Le Népal affiche un des plus importants taux de mortalité maternelle en Asie du Sud : 539 femmes sur 100 000 meurent de complications de grossesse (comparé à 7 sur 100 000 aux É.-U.). La moitié de ces décès sont imputables à l’avortement dangereux.
Les autorités du Ministère népalais de la santé ont convenu que la légalisation de l’avortement doit être une première mesure vers la prévention du taux élevé actuel de mortalité et de morbidité maternelles du pays. Le plan d’intervention du ministère en vue de décriminaliser l’avortement comprend la formation d’un réseau d’organisations non gouvernementales (ONG) qui définira les stratégies gouvernementales à cette fin. Toutefois, comme un nombre d’organisations visées reçoivent un financement américain, le rétablissement du "Global Gag Rule" les empêche de participer à cette campagne de sensibilisation publique et de lobbying, tandis que d’autres ONG sont forcées de renoncer à des contributions dont elles ont sérieusement besoin pour soutenir la planification familiale et d’autres services de santé de la reproduction. Encore une fois, la vie des femmes est en jeu.
Zimbabwe
Un important dispensateur d’information et de services de planification familiale au Zimbabwe est bénéficiaire de fonds américains. Lors d’un entretien privé, le directeur de l’organisation s’est dit inquiet face au grand nombre d’avortements dangereux pratiqués au Zimbabwe et a affirmé qu’il était d’avis que la libéralisation des lois sur l’avortement dans son pays permettrait de réduire le nombre de décès dus à l’avortement. Selon les lois du Zimbabwe, l’avortement n’est permis qu’en cas de danger de santé de la femme, mais il est pratiquement impossible d’y avoir accès sans moyens financiers. Toutefois, lorsqu’on l’a interviewé en vue d’un article de journal à ce sujet, le directeur a dit que son organisation n’appuyait pas l’idée de légaliser l’avortement. Donc, quoique les dispensateurs de services expriment confidentiellement leur inquiétude au sujet de l’avortement dangereux, les bénéficiaires d’aide américaine sont bâillonnés en public, ce qui les empêche d’exprimer ouvertement leurs expériences quant au traitement des complications suivant les avortements illégaux et de conseiller les responsables politiques sur l’opportunité d’amender les lois sur l’avortement.
Bolivie
L’avortement est illégal en Bolivie sauf si la grossesse résulte d’un viol ou d’inceste ou si la vie de la femme est en danger – disposition qui n’a été exécutée que deux fois depuis l’entrée en vigueur de cette loi, il y a 29 ans. Par conséquent, un grand nombre de Boliviennes ont recours aux avortements dangereux et illégaux, expliquant le taux de mortalité maternelle le plus élevé d’Amérique latine : 390 femmes sur 100 000 meurent de complications associées à la grossesse (encore une fois, comparé à 7 sur 100 000 des É.-U.). Dans le but de libéraliser la loi sur l’avortement, quinze ONG ont formé une coalition pour faire pression au gouvernement et sensibiliser la population à cette crise de santé publique. À cause du "Global Gag Rule", quatre de ces organisations ont été contraintes de cesser de participer à cette campagne.
"Une femme meurt chaque jour en Bolivie des suites d’un avortement dangereux. La moitié des lits des salles de gynécologie des hôpitaux de l’État et de la Sécurité sociale sont occupés par des femmes souffrant de conséquences d’avortements clandestins dangereux. En renforçant la clandestinité par notre silence [imposé par la conformité au "Global Gag Rule" ], nous deviendrions complices du maintien de ce grave problème de santé publique et de droits humains, qui est responsable du tiers du taux élevé et tout à fait inadmissible de mortalité maternelle en Bolivie." Jaime Miguel Telleria, directeur général, CISTAC
CISTAC a refusé de certifier sa conformité avec le "Global Gag Rule" et a perdu le quart de son budget annuel de 200 000 $ à cause de répercussions, compromettant gravement leurs efforts visant à sensibiliser les hommes et les femmes sur la santé et les droits sexuels et en matière de la reproduction.
Sénégal
La loi sénégalaise n’autorise l’avortement que pour sauver la vie de la femme.
"Le "Global Gag Rule" ferait en sorte que beaucoup de femmes, et particulièrement des adolescentes, pourraient mourir. Permettez-moi de vous parler de nos régions rurales. Comme les emplois peuvent être rares dans les campagnes, beaucoup d’hommes doivent quitter leurs femmes pour trouver du travail… Plusieurs jeunes épouses laissées ainsi sont tombées enceintes par d’autres hommes…
Comme la contraception n’est pas prévalent à cause de facteurs culturels et religieux, le taux de grossesses non désirées est très élevé. Puis, une fois enceinte, ces femmes sont stigmatisées et ostracisées par les autres villageois. Par conséquent, plusieurs de ces jeunes femmes désespérées s’injecteront du jus de grenade dans le vagin et l’utérus pour provoquer l’avortement. Elles ne réalisent pas à quel point ce jus est puissant et dangereux et les brûlent gravement. Des femmes en meurent. Les "chanceuses" doivent subir l’hystérectomie.
Je crois que le "Global Gag Rule" fait preuve d’imprévoyance – crée par des gens assis bien confortablement à Washington qui n’ont aucune idée de ce qu’il arrive aux femmes dans le monde. S’il devient tabou de parler d’avortement, légal dans notre pays dans certaines circonstances mais à laquelle ont recours un grand nombre de femmes de toute façon, dans des conditions dangereuses, l’avortement glissera encore plus profondément dans la clandestinité, avec tout ce que cela peut comporter de désastreux pour les femmes." —Codou Bop, directeur général, Groupe de recherche femmes et lois au Sénégal.
Pérou
Au Pérou, l’avortement est illégal dans la plupart des cas, sauf s’il existe un grave danger pour la santé physique de la femme. Même alors, il est presque impossible pour les femmes à faible revenu d’y avoir accès. Les ONG bénéficiaires d’aide américaine craignent tellement de perdre ce financement qu’elles évitent toute association à l’avortement. L’automne dernier, la directrice générale d’une organisation péruvienne des droits des femmes, bénéficiaire d’aide américaine, a été invitée à Washington pour parler aux médias et aux responsables politiques américains des effets négatifs du "Global Gag Rule" dans son pays. Elle s’est toutefois limitée aux questions d’empiètement sur la liberté d’expression et d’association, refusant de parler d’avortement et de son impact sur les Péruviennes. Elle a admis plus tard qu’elle craignait qu’en s’exprimant publiquement sur l’avortement – même aux É.-U., quand on lui avait posé des questions à ce sujet lors d’entretiens privés avec des représentants du gouvernement américain – elle pourrait compromettre le financement américain crucial aux efforts de son organisation visant à fournir aux femmes les plus démunies l’accès à la planification familiale et d’autres renseignements et services de santé de la reproduction.